n°1, le Roy d'Espagne ?

Bon, d'accord, tous les guides touristiques ne poussent pas la recherche aussi loin, quand il s'agit de se documenter sur leurs sujets et j'avoue incarner ce qu'il est convenu un boulimique intellectuel.

N'empêche.

Il me semble pour le moins curieux et étrange de voir le n°1 de la Grand-Place de Bruxelles avoir été attribué au Roy d'Espagne.

N'eut-il pas été plus politiquement correct de placer ce nombre symbolique à la Maison du Roy (dans laquelle aucun roi n'a jamais séjourné, ceci dit en passant) ?

Ou plus pertinent encore d'attribuer le n°1 à l'hôtel de ville, puisqu'il s'agit non seulement du bâtiment le plus imposant, mais aussi le plus important historiquement, économiquement et symboliquement parlant ?

A plus forte raison que l'hôtel de ville n'a pas de numéro, aussi bizarre que cela puisse paraître.

Et que c'est de lui de part la numérotation des maisons et le calcul de toutes les distances pour la Belgique.



cour intérieure, hôtel de ville, Grand-Place Bruxelles, visite guidée Grand-Place Bruxelles, Vincent Beckers
cour intérieure, hôtel de ville, Grand-Place Bruxelles

Ce qui me ramène donc à ma question initiale : pourquoi le n°1, Grand-Place de Bruxelles a-t-il été attribué au Roy d'Espagne ?


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maison Roy d'Espagne, Grand-Place Bruxelles

Les Pays-Bas espagnols


A plus forte raison que ce ne fut pas toujours le cas !

Sous l'Ancien Régime (avant l'arrivée de nos "amis" Français Sans-Culottes), la numérotation des bâtiments est reprise dans un plan manuscrit de 1783 (env.), peu lisible à certains endroits, établi probablement à l'aide des documents provenant des wijckboeken (ou quartiers).

Il y en avait 40, répartis par 4, dans des quartiers-chefs, et des registres, nommés du XXe Denier (genre d'impôt foncier que l'on doit au cher duc d'Albe).

Le centenier qui récoltait, entre autre, le cens (impôt) parcourait les rues dans son quartier une par une, selon un parcours bien programmé et identique tous les ans.

Pour se souvenir par où il était passé, le centenier laissait une trace, marque, le plus souvent à la craie, sur les portes des maisons visitées. Exception faite évidemment, des hôtels de maître, des gens aisés ou nobles, lesquelles maisons portaient une enseigne, comme celle du Roi d'Espagne. Ces enseignes, ainsi que les églises, couvents et autres monuments, statues ou édifices connus étant le principal moyen de se repérer à l'époque dans une ville.

Le Quartier du Nedermerckt ou de la Grand'place contient un plan numéroté dudit parcours et le Roi d'Espagne portait le n°88, jusqu'en 1796.

On y accédait par la rue des Chapeliers.


Les sans-culottes français


L'histoire se poursuit avec les occupants français. Ces derniers allaient changer la façon de numéroter les maisons. Ils continuèrent à numéroter à partir du n°1 dans une des 8 nouvelles sections créées (remplaçant donc les 40 anciens wijcken).

L'ancien "parcours du centenier" n'est plus du tout observé : leur système (vraisemblablement importé de Paris) consistait à parcourir chaque maison, îlot par îlot. Pour une raison qui reste inconnue, ce parcours s'effectuait généralement dans le sens contraire des aiguilles d'une montre (contresens horaire). Ainsi le n°88 allait-il devenir le n°340 dans la 8e section.

Le Roy d'Espagne se voit donc attribuer le n°340.


Les Hollandais


Les "Hollandais" ont, eux aussi, changé la numérotation après Waterloo (1815).

En parcourant les îlots (français), toujours dans les mêmes sections (conservées) et dans le même sens anti-horaire.

Depuis le passage des Français, de nombreuses maisons avaient été construites ou reconstruites depuis le départ des Autrichiens et les saccages des révolutionnaires.

Une renumérotation s'impose donc, avec comme objectif d'imposer l'administration hollandaise.

Au cours du dénombrement de 1816, on découvre (dans les registres des sections correspondantes), que le Roi d'Espagne portera le n°379.

Ce sera le cas au moins jusqu'après notre indépendance, lorsque entre 1835 et 1842, on adoptera une numérotation double dans les rues et places : pair et impair.



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façade maison du Roy d'Espagne, Grand-Place Bruxelles

Pour le n°1, ce seront donc les méandres de l'Administration qui pourraient nous fournir, et la suite de l'histoire, et la réponse à la question initiale.

Mes fouilles s'arrêtent là pour l'instant.

Car s'attaquer à l'Administration, c'est bien plus ardu que consulter des historiens aussi bienveillants que compétents, tels André Vanrie et Roel Jacobs, que je remercie pour leurs conseils et partages d'infos pour la rédaction de ce post. Chargez les canons et qu'il leur soit tonnée une chaleureuse batterie d'applaudissements en remerciements.


Envie d'en savoir plus sur l'histoire de la Grand-Place de Bruxelles ? C'est par ici.


Et en cadeau, une petite vidéo sur la façade de la maison du Roy d'Espagne, Grand-Place Bruxelles